Gudi Dakar

Gudi Dakar est une fenêtre sur la nuit urbaine. 

La ville sombre, où l’éclairage public manque, permet de distinguer des scènes illuminées, depuis des boutiques et des ateliers de rue. Les néons créent des ilots de lumière depuis lesquels s’organisent des décors miniatures. On pourrait dire aussi des scènes issues de kaléidoscopes, de lanternes-magiques, activés dans l’obscurité, autant de dispositifs auxquels la photographie mais aussi le cinéma ont beaucoup emprunté. 

Dans le noir, des scènes éclairées, qui racontent des métiers du quotidien, des lieux-refuges et de rencontre nocturnes. 

Chaque soir, pendant plusieurs mois, je suis parti marcher dans Dakar avec Kader Ndong, qui m’assiste dans mon travail. Nous commencions à marcher à la tombée de la nuit, attentifs aux boutiques encore ouvertes. Je recherchais des clairs-obscurs, en décalage avec les scènes surexposées de la ville, les clichés de couleurs vives. Ici tout est atténué et mis en valeur, par la lumière à la fois étouffée de la nuit et contrastée. 

Une fois les premières boutiques fermées -tailleurs, boulangerie, quincailleries…-, nous entrions dans d’autres types de commerces ouverts plus longuement -dibiterie où est vendue jusque tard de la viande grillée, bars, épiceries de nuit, salons de coiffure-. Avant chaque photographie, une discussion avec les commerçants et artisans s’engageait ; on parlait de Dakar, des métiers qu’elles et ils exerçaient, l’absence d’éclairage public, le prix en hausse de l’électricité, l’arrivée d’un apprenti, l’attrait et les limites de la photographie… « Vous y verriez pas mieux le jour ? », nous demandait-on souvent. L’idée d’y voir moins, atténué, ou encore avec pudeur, depuis des scènes miniatures qui parviennent à n’être ni intérieures, ni extérieures, autrement et intimes, et sociales, nous occupait beaucoup. Distinguer les silhouettes en mouvement, depuis les gestes de leurs métier, sans les exposer à la manière de mannequins figés dans des vitrines : les discussions arrivaient souvent à ce point partagé. Il y avait aussi des discussions rapides : l’autorisation de photographiée donnée, chacun se remettait au travail. 

A ces relations éphémères, ces rencontres nocturnes d’un soir, restent des traces photographiques en clairs-obscurs, des rideaux de devantures qui cachent et laissent voir, des personnages en mouvement dans la nuit dakaroise, des présences qui éclairent la ville la nuit. 

Mabeye Deme avec Sarah Mekdjian