142 Rue Mère Yacine

142 rue Mère Yacine est une partition photographique documentaire, qui donne à voir
et faire l’expérience d’une durée, depuis un cadre spatial qui se répète. Les photographies
prennent sens ensemble, assemblées par le montage d’une séquence qui s’étend de 11h15
à 16h32, mais aussi sur plusieurs jours, voire plusieurs semaine ou mois. Nous sommes
dans une rue d’une banlieue populaire de Dakar, au Sénégal, une des zones urbaines qui
se densifie et s’étend le plus rapidement au monde, au rythme rapide de la spéculation
immobilière. Un immeuble modeste est en construction au 142 rue Mère Yacine . Pendant
deux ans, entre 2018 et 2020, il se transforme sous nos yeux, au rythme des économies
manquante s du propriétaire, à l’encontre de la rapidité des grands projets urbains de la
capitale.
Les images sont par ailleurs comme usées, abîmées par le temps. Elles ont été
prises depuis l’intérieur d’une tente en tissu, posée sur le trottoir d’en face, à l’instar des
tentes de rues, qui abritent, au Sénégal, les baptêmes, les mariages, les décès, les veillées,
les fêtes, les repas. Les tentes sont pliées, dépliées, repliées, recousues, comme les filets
de pêche, montées à même la rue et les trottoirs, le temps des cérémonies.
J’ai commencé à photographier la rue dakaroise en 2014 sous des tentes de
cérémonies, avant de construire ma propre tente, de deux mètres sur deux mètres, et de
la fixer pendant deux ans, face au 142 rue Mère Yacine, où habite mon ami et assistant
Kader Ndong. C’est une rue familière, banale, où les usages quotidiens des habitants se
marginalisent, se transforment, au rythme de la croissance et de la modernisation
urbaine.
La tente est un lieu temporaire qui me dissimule et me rend aussi très visible.
Dispositif plastique éphémère et en même temps fixe, elle me permet de m’installer, de
repartir, de dire les usages populaires de la rue. Dans le quartier, on sait que c’est la tente
du photographe. C’est un genre de studio retourné. La tente fabriquée, réplique miniature
des tentes de cérémonies, n’est pas un intérieur, et la rue un extérieur, c’est un mode de
relation, une manière de me fixer dans le quartier, de me rendre présent absent, de créer
une présence dans la rue, sur le mode de la trace. Les personnages défilent dans le cadre
établi, prennent ou non la pause, s’arrêtent pour discuter et créent le rythme du montage,
depuis leur singularité.
Là où la ville se transforme à toute vitesse, où les usages quotidiens peinent à suivre
le rythme et la montée des prix de l’immobilier, la durée de la séquence, le temps vieilli
des images par les usages de la tente, le défilement des corps nécessairement singuliers,
la lenteur du chantier, résistent et rompent avec l’instantanéité. J’ai voulu créer une forme
documentaire processuelle, depuis un temps long et éphémère, celui du souvenir présent
un dispositif relationnel, informé par les usages de celles et ceux qui habitent la rue Mère
Yacine.

Mabeye Deme avec Sarah Mekdjian