Golf Sud est une exposition et un projet de livre qui réunissent les séries photographiques Wallbeuti I, Wallbeuti II et Wallbeuti III, réalisées entre 2014 et 2022.
Wallbeuti I – L’envers du décor
2014 – 2019

On ne sait, au premier regard, à quelle période temporelle les images de Mabeye Deme appartiennent. Sont-elles de vieilles photos usées par le temps ? Sont-elles des images contemporaines ? Pour certaines, on doute aussi du médium photographique : sont-elles des photos ou des peintures ou encore des gravures ? Ses images intriguent par leur texture. On devine un filtre entre l’appareil et le spectacle de la rue, dont on ne sait dire s’il est temporel –l’usure du temps- ou si le filtre est un artifice matériel, mais lequel ? Le filtre, quel qu’il soit, n’empêche pas d’être en prise avec ce qui est photographié, autrement dit la rue et ses passant.e.s surgissent, elles ne sont pas dissimulées… Le filtre ne cherche pas à cacher ou à se cacher, il instaure plutôt une pudeur qui est garante de l’intimité du rapport qui s’établit avec la rue. L’intimité est ici synonyme de tact: une manière d’entrer en relation sans s’imposer.
Mabeye Deme est né à Tokyo d’une famille sénégalaise. Il a en grande partie grandi à Paris, en partie à Dakar et ailleurs encore. Lorsqu’il revient à Dakar, plusieurs fois par an, il fait l’expérience de l’exil constitutif de son histoire familiale. La ville lui est autant familière que distante. Le filtre lui permet de trouver une place instable pour entrer en relation avec Dakar, sans forcer l’illusion d’une immédiateté. Mabeye Deme trouve sa place sous les toiles usées des tentes éphémères construites au milieu des rues des quartiers populaires dakarois. Ces tentes accueillent des cérémonies de mariage, de baptême, de décès, de fêtes en tout genre…Les tentes de toile sont montées, remontées, démontées. Elles se déchirent à force d’usure et sont recousues jusqu’à épuisement et renouvellement. Ce sont ces accrocs que Mabeye Deme recherche et qu’il exploite pour dire l’usure du temps, les ruptures, et la distance de l’exilé avec une ville, qui se dérobe toujours à son présent.
Sarah Mekdjian






Comme imprégnés de la trame fragile du textile, les enfants, les femmes, les hommes photographiés par Mabeye Deme semblent des empreintes.
Cette quête humaine de saisir, de garder trace : empreinte ou sérigraphie. Ce qui fait image, ce qui « imprime » en sérigraphie c’est ce qui passe par les mailles restées libres, ouvertes de la soie. Il y a ce même dialogue subtil du textile et de la lumière dans les photos de Mabeye.
C’est, je crois, ce qui leur donne cette belle texture d’estampe intemporelle, ces couleurs à la fois denses et délicates de pastels, cette présence sensuelle et légère, cette évidence si juste dans les lieux.
Ernest Pignon-Ernest






Of Modern Eyes On Ancient Face by Saul Williams
There is a camera
hidden in my rib cage
thinly veiled beneath
tent of skin
The passing subject
takes no notice.
She too holds court
beneath a veil.
Behind the fabric
of a gesture
the fragile presence
of tendered care.
The archetype of
a stolen image.
The haunting of
the spirits trace.
The years that come
and go know difference
of modern eyes
on ancient face.






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Wallbeuti II – Bords de mer
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2016 – 2022



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Wallbeuti III – 142 Rue Mère Yacine
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2018 – 2022


142 rue Mère Yacine est une partition photographique documentaire, qui donne à voir et faire l’expérience d’une durée, depuis un cadre spatiale qui se répète. Les photographies prennent sens ensemble, assemblées par le montage d’une séquence qui s’étend de 11h45 à 16h32, mais aussi sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines ou mois. Nous sommes dans une rue d’une banlieue populaire de Dakar, au Sénégal, une des zones urbaines qui se densifie et s’étend le plus rapidement au monde, au rythme rapide de la spéculation immobilière. Un immeuble modeste est en construction au 142 rue Mère Yacine. Pendant trois ans, entre 2018 et 2021, il se transforme sous nos yeux, au rythme des économies manquantes du propriétaire, à l’encontre de la rapidité des grands projets urbains de la capitale.
Les images sont par ailleurs comme usées, abîmées par le temps. Elles ont été prises depuis l’intérieur d’une tente en tissu, posée sur le trottoir d’en face, à l’instar des tentes de rues, qui abritent, au Sénégal, les baptêmes, les mariages, les décès, les veillées, les fêtes, les repas. Les tentes sont pliées, dépliées, repliées, recousues, comme les filets de pêche, montées à même la rue et les trottoirs, le temps des cérémonies.
J’ai commencé à photographier la rue dakaroise en 2014 sous des tentes de cérémonies, avant de construire ma propre tente, de deux mètres sur deux mètres, et de la fixer pendant deux ans, face au 142 rue Mère Yacine, où habite mon ami et assistant Kader Ndong. C’est une rue familière, banale, où les usages quotidiens des habitants se marginalisent, se transforment, au rythme de la croissance et de la modernisation urbaine.
La tente est un lieu temporaire qui se dissimule et me rend aussi très visible. Dispositif plastique éphémère et en même temps fixe, elle me permet de m’installer, de repartir, de dire les usages populaires de la rue. Dans le quartier, on sait que c’est la tente du photographe. C’est un genre de studio retourné. La tente fabriquée, réplique miniature des tentes de cérémonies, n’est pas un intérieur, et la rue un extérieur, c’est un mode de relation, une manière de me fixer dans le quartier, de me rendre présent-absent, de créer une présence dans la rue, sur le mode de la trace. Les personnages défilent dans le cadre établi, prennent ou non la pause, s’arrêtent pour discuter et créent le rythme du montage, depuis leur singularité.
Là où la ville se transforme à toute vitesse, où les usages quotidiens peinent à suivre le rythme et la montée des prix de l’immobilier, la durée de la séquence, le temps vieilli des images par les usages de la tente, le défilement des corps nécessairement singuliers, la lenteur du chantier, résistent et rompent avec l’instantanéité. J’ai voulu créer une forme documentaire processuelle, depuis un temps long et éphémère, celui du souvenir présent un dispositif relationnel, informé par les usages de celles et ceux qui habitent la rue Mère Yacine
Mabeye Deme avec Sarah Mekdjian

142 RUE MÈRE YACINE
16cm X 24 cm / 112 pages / prix de vente 25 euros
Textes : Abderrahmane Sissako, Sarah Mekdjian, Françoise Huguier, Wasis Diop, Mabeye Deme
isbn 978-2-35137-327-9
–Disponible ici / Available here : www.editionsdeloeil.com—
